This Train I Ride

Le mot du réalisateur

Je suis né à Saint-Étienne, une ancienne ville minière moche et grise, avec son glorieux passé industriel et de capitale du football prolétaire français.Dans cette ville où je m’ennuie, je trouve le mouvement punk comme voie d’issue. Des années de musique, de fêtes, de tournées, d’amitiés et d’utopie. Parallèlement j’affûte mon amour du cinéma du réel, le documentaire comme outil punk, filmer les laissés pour compte, ceux que l’on regarde avec mépris et l’envie de les mettre en lumière.

Et puis il y a eu cette tournée avec mon petit groupe aux États-Unis, la Mecque du mouvement punk-rock. C’est là que j’ai rencontré des hobos qui pratiquaient le «train hopping», dont des femmes en solitaire. Germe alors l’idée d’un film pour filmer ces filles, insoumises et rebelles. Je pars en repérages pour m’immerger dans le milieu. Je prends des trains avec elles. Elles se racontent et évoquent leur transformation en menant cette vie libre et pleine de danger. Appartenir à 10 000 tonnes de métal en mouvement pendant 12h, 24h ou même plusieurs jours d’affilée est une expérience riche en émotions et terriblement éprouvante : le bruit, le froid, les secousses. Un saut dans le vide.

Mon premier documentaire, Marie-France, était le portait d’une prostituée qui exorcisait les douleurs de sa vie en couvrant son corps de tatouage. 6 ans plus tard, j’achève un autre documentaire sur Jazz, une chanteuse afro-américaine de 90 ans qui vit à Detroit, oubliée de tous et qui chante des morceaux de Billie Holiday dans sa maison abandonnée. Marie-France est décédée il y a 4 ans, Jazz il y a 2 ans, j’ai capturé une trace de qui elles étaient, une vie entière à subir la violence des hommes et de la société. Christina, Karen et Ivy sont les héroïnes de mon nouveau film, 3 destins qui se répondent et se complètent. Mais contrairement à Marie-France et Jazz, elles ne subissent plus. Les trains ont transformés leurs blessures en force pour devenir les personnes qu’elles ont envie d’être. Leur liberté vient de cette capacité à briser tous les codes établis.

Pendant 4 ans et 6 tournages, je filme Ivy, Christina et Karen, je les accompagne dans les trains et dans leur vie sédentaire. Ce film c’est aussi mon voyage, sac au dos, caméra au poing. Ce qu’elles expérimentent je le vis aussi, nous parlons, nous nous ennuyons, nous souffrons ensemble, les aléas de la route nous soudent.

Le train est un personnage à part entière du film. Sa présence est avant tout physique, elle s’expérimente autant par le son que par l’image. Pour approfondir cette expérience sensorielle du train, j’ai proposé à Warren Ellis de composer la musique du film. Je l’admire autant pour ses talents de musicien (je l’ai découvert sur scène avec Nick Cave) que de compositeur. Grâce à son engagement total sur le film et son adhésion aux personnages et à leurs destins, nous avons réussi à insuffler une dynamique émotionnelle supplémentaire en créant à chaque intervention musicale un univers différents, pour embarquer le spectateur.

Avec une centaine d’heures de rushes filmés sur 4 ans, j’avais besoin de m’entourer d’une monteuse expérimentée et radicale, Catherine Rascon. Un travail sans concession dans le montage pour éviter les pièges de la cinégénie des trains et du milieu hobo, et ainsi privilégier l’expérience et le supplément d’âme que l’on en tire. Nous avons voulu embarquer le spectateur dans un voyage de bruit et de fureur, sans complaisance;et donner une claque vivifiante en donnant à voir comment ces femmes bousculent notre monde.

Biographie du compositeur

Warren Ellis est un musicien et compositeur australien, membre de Nick Cave and the Bad Seeds. Il est aussi membre fondateur du groupe Dirty Three et a collaboré à de nombreux albums de Marianne FaithFull, Catpower, Kim Salmon… Il a composé, avec Nick Cave, de nombreuses bandes originales de film aux USA, en Australie, au Royaume-Uni  et en France parmi lesquelles «The Proposition» de John Hillcoat, «L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford», «Loin des hommes», de David Oelhoffen, «Mustang» de Deniz Gamze Ergüven qui lui vaut le «César du meilleur compositeur» en 2016.

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